Ogus, du cabinet de conseil Eurogroup.
« Difficile pour un laboratoire de s’offrir
une couverture excédant 500 millions de
dollars », confirme Dieter Kohl, du réas-
sureur XL Re Europe. Le Vioxx ne serait
assuré qu’à hauteur de 650 millions de
dollars quand les actions en justice pour-
raient coûter à Merck près de 18 milliards.
« Le médicament, c’est un peu comme
la musique ou le logiciel. Le coût de fa-
brication industriel est négligeable : ce
que vous achetez, c’est de la science, des
tests, de la sécurité », explique Claude Le
Pen, professeur de sciences économiques
à Paris-Dauphine. Mais, pour le labora-
toire, il faut faire vite. La vie commer-
ciale d’un médicament n’excède pas une
dizaine d’années. La molécule est proté-
gée pour vingt ans par un brevet, mais en-
viron la moitié de cette période est consa-
crée aux tests. A l’échéance de son brevet,
le blockbuster attirera la convoitise des
« génériqueurs » produisant une copie à
prix cassé. En France, où les autorités de
santé tentent de développer ce marché,
celle-ci coûtera 30 % de moins en
moyenne, mais jusqu’à 80 % de moins
aux Etats-Unis, où le prix des médica-
ments est environ quatre fois plus élevé.
« Sur le marché américain, c’est 80 % du
chiffre d’affaires de la molécule qui peu-
vent disparaître en quelques mois », as-
sure un consultant spécialisé.
Quand le brevet du Claritin, un anti-
allergique de Schering-Plough, est arrivé
en fin de vie, le chiffre d’affaires du la-
boratoire est tombé de 9,7 à 8,3 milliards
de dollars. Depuis l’arrivée dans le do-
maine public du Prozac, le chiffre d’af-
faires de l’antidépresseur vedette d’Eli
Lilly est passé de 2 milliards à 654 mil-
lions de dollars… Dans les années à venir,
les grands rentiers des blockbusters per-
dront ainsi 35 milliards de dollars de re-
venus, avec la fin de l’exclusivité du
Zocor (Merck, 5 milliards de dollars de
ventes), du Zoloft (Pfizer, 3,1 milliards),
du Pravachol (Bristol-Myers Squibb,
2,8 milliards)… Des chiffres abyssaux
qui expliquent la frénésie des laboratoires
à promouvoir rapidement et à bon prix
leurs innovations. D’autant que les fabri-
cants de génériques, attirés par les
énormes profits de ces médicaments lea-
ders, n’hésitent plus à attaquer les brevets
avant l’échéance, entraînant les labora-
toires dans d’interminables batailles ju-
diciaires. Le laboratoire américain John-
son & Johnson entretient ainsi une équipe
de 70 spécialistes du brevet sur un total
de 220 juristes. C’est aussi une aubaine
pour les cabinets d’avocats privés, qui
constituent des pools dédiés, tel Gide
Loyrette Nouel, qui a créé il y a huit mois
un département droit de la santé, mobili-
sant dix avocats spécialisés. « Sur le mar-
ché américain, il n’y a pas un produit
nouveau qui ne soit attaqué. Les avocats
s’y retrouvent sans doute très bien, mais
les entreprises sont déstabilisées »,
déplore Jean-François Dehecq, qui ba-
taille pour conserver les droits sur le Pla-
vix (1,3 milliard d’euros en 2003). Tout
en organisant la riposte avec la création
d’une filiale de génériques, sous la
marque Winthrop.